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L’arrivée massive des intelligences artificielles génératives dans nos pratiques professionnelles soulève une question centrale pour les facilitateurs et facilitatrices : que devient l’intelligence collective quand une partie du raisonnement est déléguée à une machine ?
Pour FlexJob, cette question n’est ni purement théorique, ni guidée par l’idéologie.
Elle traverse très concrètement nos pratiques d’accompagnement, de facilitation et de transformation des organisations.
Lors de notre dernier webinaire FlexJob, Damien Leprêtre (facilitateur) et Jean Pouly (anthropologue du numérique) ont confronté leurs visions.
Voici un récapitulatif détaillé des enjeux de cette collaboration homme-machine.
Le chemin vaut plus que la réponse
L’IA générative nous incite à une consommation immédiate du résultat, nous faisant sauter l’étape cruciale du raisonnement.
Une question → une réponse → un résultat.
L’un des points de vigilance majeurs soulevés par Damien Leprêtre est la confusion entre livrable et cheminement.
« Le chemin est plus important que le résultat. » rappelle Damien
L’animation de nos démarches participatives s’appuie sur une ingénierie de la facilitation qui comprend :
- les échanges,
- les désaccords,
- les essais, erreurs et ajustements.
C’est grâce à ces moments d’échange, à ces discussions, à ces confrontations constructives, et aux expérimentations (réussies ou non) que nous parvenons à un résultat.
Un résultat qui, d’ailleurs, n’est jamais définitif, mais en constante évolution, alimenté par cette culture, cette intelligence collective et ces interactions humaines.
Certes, l’externalisation de ce processus à une I.A. nous permettrait de gagner du temps. Cependant, nous perdrions les échanges constructifs et les discussions qui sont essentiels pour garantir l’adhésion.
La rupture du « Don contre Don »
Un autre angle souvent sous-estimé concerne les relations de travail.
Comme l’expliquait Marcel Mauss, les collectifs humains fonctionnent selon une logique de “don / contre-don”.
Un cycle de générosité, de reconnaissance et de redevabilité qui crée le lien.
L’IA, elle, est par nature incapable de gratitude. Ne donne pas par générosité, ne reçoit pas par reconnaissance et n’est jamais redevable.
Elle offre une réponse, mais ne crée aucun engagement. En automatisant l’aide, nous créons un échange stérile qui dégrade la solidarité des équipes.
Un exemple frappant : pourquoi monter au deuxième étage pour solliciter l’expertise d’un collègue, avec le risque de le déranger, quand ChatGPT répond instantanément ? Si ce réflexe d’instantanéité permet un gain de temps, l’absence de contact élimine le lien de redevabilité et de gratitude.
À terme, c’est l’esprit d’entraide et le collectif qui risquent de s’affaiblir.
Maïeutique humaine vs maïeutique digitale
La facilitation est souvent décrite comme une maïeutique humaine : l’art de faire accoucher les idées collectivement par le questionnement et le dialogue.
Les IA génératives introduisent une forme nouvelle : une maïeutique digitale, fondée sur le dialogue avec un savoir mondial agrégé.
Ces deux logiques ne sont pas forcément incompatibles.
Le véritable enjeu n’est pas de choisir l’une contre l’autre, mais de ne pas les confondre. L’IA peut agir comme un « sparring-partner ». Elle puise dans la « noosphère », cette sphère de la pensée humaine théorisée par Teilhard de Chardin pour offrir un miroir à notre réflexion. Nous inspirer, nous challenger, nous ouvrir de nouvelles perspectives.

I.A et facilitation : le guide pratique
Comment utilisons-nous concrètement l’IA sans perdre notre ADN ?
La clé réside dans une utilisation segmentée selon les phases de l’accompagnement.
L’IA peut devenir un partenaire de réflexion selon un cadre chronologique précis, avec ses bénéfices (“super-pouvoirs”) et ses zones de toxicité (“poisons”).
Avant un temps de facilitation
🦸♂️ Super-pouvoirs :
- challenger un déroulé déjà construit,
- identifier les moments où l’énergie pourrait chuter,
- proposer des alternatives méthodologiques.
Attention, le déroulé doit toujours être pensé sans utilisation de l’intelligence artificielle.
⭐️ Notre astuce : demander à l’IA d’imaginer les questions les plus dérangeantes ou les résistances que les participants pourraient manifester. Cela permet au facilitateur de se préparer mentalement.
Pendant l’atelier
L’IA peut aider à traiter de gros volumes de données (post-its, idées), mais attention à l’effet « boîte noire ».
🦠 Le poison : si l’IA fait la synthèse en direct, le facilitateur perd sa compréhension fine des signaux faibles.
⭐️ Notre conseil : confiez l’IA aux tâches de tri répétitives et chronophages, mais réservez à l’humain l’analyse émotionnelle et contextuelle.
Après un temps de facilitation
🦸♂️ Super-pouvoir : structurer et affiner des notes pour en faire un document final soigné.
🦠 Les poisons :
- le piège de l’assimilation : déléguer la synthèse finale à l’IA prive le facilitateur de l’analyse fine, on perd la maîtrise du sujet et la légitimité pour porter les résultats devant les parties prenantes.
- la perte de nuance : les algorithmes lissent les propos et gomment les signaux faibles, essentiels à la compréhension du système humain.
- souveraineté et Confidentialité : l’usage d’IA majoritairement américaines soumises au Patriot Act pose un risque majeur sur la confidentialité des données stratégiques de l’entreprise.
L’intelligence collective comme réponse à l’hyper-digitalisation
Paradoxalement, l’essor de l’IA pourrait être la meilleure nouvelle pour les métiers de l’humain. En effet selon nous, l’intelligence collective n’est peut-être pas menacée par l’IA. Elle pourrait bien être l’un de ses meilleurs contrepoids.
Nous pouvons facilement l’observer avec le succès des formats comme les « Fresques » (de la Biodiversité, du Climat, du Numérique, etc.).
Pourquoi ?
Parce que dans un monde saturé d’écrans, d’outils et d’automatisations, se retrouver pendant trois heures autour d’une table avec des cartes, des post-its et des stylos devient une expérience rare et précieuse.
L’intelligence collective physique est la réponse naturelle à une digitalisation omniprésente.
Cultiver son esprit critique
Notre approche est claire : il ne s’agit pas d’être « pour » ou « contre », mais d’être conscient.
« Si c’est une lutte productive, continuez à lutter vous-mêmes. Si c’est une lutte frustrante sans valeur ajoutée, déléguez à l’IA. » – Jean Pouly
Pour décider quand utiliser l’IA, le facilitateur doit appliquer un filtre simple : s’agit-il d’éliminer une « lutte frustrante » (tâche répétitive sans valeur ajoutée) ou de court-circuiter une « lutte productive » (effort de réflexion créateur de sens) ?
Utilisez-vous l’IA pour gagner du temps, ou pour enrichir la qualité de votre réflexion collective ?
Chez FlexJob, nous avons cette conviction forte et non négociable : ce temps doit être réinvesti au profit de l’intelligence collective. Loin de rendre notre métier obsolète, l’IA nous force à le recentrer sur ce qui est essentiel : l’accompagnement des dynamiques humaines.
Nous avons construit notre propre charte d’usage de l’IA en interne pour définir ce que l’on délègue pour gagner en temps, et ce que l’on sanctuarise pour rester humain.
Plutôt que d’opposer IA et facilitation, pourquoi ne pas réconcilier ces deux formes d’intelligence ?
L’IA aide à structurer, collecter, organiser.
La facilitation permet d’habiter l’espace collectif avec conscience, sensibilité et justesse.
Et vous, quelle place donnez-vous à l’IA dans votre organisation ?